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Le corps est intelligent

Avertissement au lecteur

Il est souvent fait référence dans ce texte à des contenus de neuro-anatomie, à la physiologie du cerveau et aux neurosciences. Le lecteur soucieux d’approfondir l’approche de ces notions pourra se référer à l’excellent site ‘Le cerveau à tous les niveaux’, < Il suffit ensuite d’utiliser l’outil de recherche du site qui est une véritable mine de documentation sur le sujet.

Prologue

Le désordre gagne peu à peu les sciences humaines, c’est particulièrement vrai pour la psychologie. Cette jeune discipline s’était confortablement installée sur les fondations parfaitement claires du cartésianisme, un dualisme commode distinguant la matière et l’esprit. Tout en étant, malgré tout, l’héritière de la biologie, la psychologie s’était frayé un chemin parfois tortueux hors du matérialisme. Il y eut donc un corps et une psyché, avec tous les produits sémantiques dérivés qui pouvaient satisfaire un souci provisoire de cohérence. Car on soupçonnait bien, et très tôt, que psyché et soma n’étaient pas si distincts que l’on voulait bien le laisser croire. On se fit des accommodements en inventant la psychosomatique ou la somatopsychique. Si ce n’est psychique, c’est somatique et si rien ne vient confirmer une atteinte organique, c’est forcément psychique…

Puis des disciplines diverses se sont insérées dans cette dualité. L’éthologie humaine et animale nous a appris que l’être humain est avant tout un animal grégaire, appuyée par la génétique, cette offense faite à la suprématie de la conscience humaine réduit désormais l’Homme à une espèce comme une autre, métissée, de surcroit, à ces sauvages de la Guerre du feu, les Neandertals.

Le corps, cet assemblage d’hydrogène et de carbone, le cerveau cet ordinateur complexe apparaissent soudain, non seulement dotés d’une vie autonome mais, en outre, capables d’une auto-organisation complexe dont la conscience, ce fleuron des Lumières, ne serait plus qu’un organe supplétif, chargé simplement de donner prise au réel. Un ordre surprenant autant qu’inconnu et autonome apparaît là où la science croyait opérer à coup de bistouris ou de potions moléculaires.

J. Scott Kelso décrit parfaitement cet ordre invisible en évoquant des modèles dynamiques : « Le cerveau est fondamentalement  un système auto-organisé créateur de modèles,  régi par des lois dynamiques potentiellement découvrables et non linéaires. Plus spécifiquement, les comportements tels que percevoir, prévoir, agir, apprendre, et se rappeler surgissent en tant que modèles spatio-temporels métastables de l’activité du cerveau, qui eux-mêmes sont produits par des interactions coopératives entre les assemblées de neurones. L’auto-organisation en est le principe clé. » (Dynamic Patterns : The Self-Organization of Brain and Behavior, p. 257).

Dans le droit fil de cette conception des modèles dynamiques qui structurent l’organisme humain au sein duquel le cerveau, les viscères, pas seulement, organisent de manière autonome nos comportements et attitudes, je vais évoquer ici un curieux artifice de la mémoire qui nous parlerait non, en pensées ou en souvenirs facilement gérés par notre conscience, mais à partir de la peau et des viscères.

Si nous observons attentivement nos comportements quotidiens dans le brouhaha contemporain, nous constatons que, bien souvent nous perdons une très grande partie des informations que l’environnement nous donne. Que retenons-nous du voyage en bus ou en métro que nous effectuons tous les jours ? Nous souvenons-nous des visages croisés ici et là durant ces voyages ? Notre mémoire se limite bien souvent à ne renvoyer à la conscience que les bribes de vie qui nous paraissent importants dans l’instant. Pire encore, si nous faisons le bilan de notre journée, le soir venu, avant de nous endormir, nous découvrons qu’il reste peu de choses de la journée. Il nous faut faire un réel effort de mémoire pour retracer le fil de cette journée qui vient de passer. À moins qu’un choc émotionnel provoqué par un événement marquant ne vienne hanter nos pensées. Il prend alors toute la place, tourne en boucle, nous réveille durant la nuit et au matin, il est encore là.

Sans nous en rendre vraiment compte, notre champ de conscience et son compagnon attentif, la mémoire, rétrécissent peu à peu leur territoire. Notre vie passe alors de manière machinale, portée par des habitudes.

De temps à autre un coup de semonce vient perturber ce flux continu de notre vie, une maladie, une brutale rupture amoureuse, une dépression… Et soudain, cet ordre immuable dans lequel notre vie semblait installée se diffuse, happé par un chaos terrifiant. Il nous faut alors éliminer ces affreuses irruptions chaotiques afin de reprendre au mieux le lit de notre long fleuve tranquille. Rien d’exagéré dans cette représentation de notre vie, elle devient très commune. Et nous oublions que nous sommes des animaux de nature, qu’aucun modèle de vie n’est gravé dans la pierre.
Pourtant, ailleurs, quelque chose en nous demeure à la recherche d’un ordre invisible qui gît au fond du chaos. Telle est l’essence de la vie, le moteur d’une exigence continue de création et de renouvellement. Et si notre conscience ne consent pas à y contribuer, cela se fait ailleurs et en dépit d’elle.

Quelles que soient les circonstances, notre conscience doit sans cesse trouver de nouvelles formes d’action et des attitudes plus pertinentes, conformes aux besoins de cette nature en perpétuel mouvement – sorte de dissociation entre deux mondes. Sans cela le risque est grand d’une rupture entre elle – la conscience-le petit moi – et cet ailleurs.

Communément, les processus mis en œuvre pour élaborer ou modifier nos comportements et nos habitudes pour les caler sur l’influence de l’environnement sont regroupés sous le nom d’apprentissage. Ce terme a des connotations liées à notre société matérialiste et rationnelle. Cependant nous le garderons pour la suite de cet article tout en faisant une modeste intrusion dans ces territoires où corps et psyché n’ont plus tout à fait le sens qu’on leur donne encore.

La question de l’esprit en psychologie

L’article français avait pour titre « L’intelligence du corps ». Ce titre n’est pas approprié car si l’on s’en réfère à l’étymologie, Intelligence vient du latin intellegentia (faculté de comprendre), dérivé du latin intellegere signifiant comprendre, et dont le préfixe inter (entre), et le radical legere (choisir, cueillir) ou ligare (lier) suggèrent essentiellement l’aptitude à relier des éléments qui, sans elle, resteraient séparés.

L’intelligence est l’ensemble des facultés mentales permettant de comprendre les choses et les faits, de découvrir les relations entre eux. L’intelligence est également admise comme étant ce qu’en fait elle permet : la faculté d’adaptation. Également l’intelligence pratique est la capacité d’agir de manière adaptée aux situations. Au niveau d’évolution de l’humain, la compréhension ne peut se concevoir sans un système de codification diversifié. On aboutit donc à l’intelligence conceptuelle, inséparable d’une maîtrise du langage (et donc des mots) permettant le raisonnement complexe; le raisonnement étant l’opération mentale d’analyse permettant d’établir les relations entre les éléments. Enfin, et à ce même niveau, l’objet de l’intelligence est la connaissance conceptuelle et rationnelle.

C’est l’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle (par opposition à la sensation et à l’intuition), l’aptitude à comprendre et à s’adapter facilement à des situations nouvelles.

L’approche de C. G. Jung paraît plus appropriée quand il parle d’Esprit. Mais il faut là-aussi opérer une distinction très nette entre l’acception cartésienne de l’esprit et celle qu’introduira Jung, on le sait fonde la dynamique psychique sur la porosité permanente que la conscience doit présenter aux influx provenant de l’inconscient. Ces derniers sont constitués d’éléments personnels issus de la vie de la personne mais également d’un fond plus archaïque, immémorial et universel. A. Damasio s’inscrit dans cette ligne de pensée quand il précise que nous sommes mus par des instincts universels qui trouvent leurs sources au plus loin dans l’évolution des espèces, jusque dans la manière dont les être monocellulaires échangeaient avec le milieu. La partie organique de l’être, le corps, récapitule la mémoire génomique de l’espèce. La conscience n’est jamais seule, ni jamais maîtresse du destin de l’individu. L’ensemble des processus mentaux et cognitifs que nous attribuons à la psyché de l’être dépend des processus dynamiques qui traversent le corps. La psyché, l’esprit au sens cartésien, dépend du corps.

Jung définit donc l’esprit, sous l’angle psychologique, comme l’aspect dynamique de l’inconscient. J’ajouterai que le corps contribue de manière significative à cette dynamique. Il est animé de son propre esprit, voire de ses propres esprits. C’est en ce sens que le titre se justifie.

M.L Von Franz nous présente cette conception jungienne de l’esprit : « Jung résume tout cela en disant que l’esprit contient un principe psychique spontané de mouvement et d’activité; deuxièmement, qu’il a la qualité de créer librement des images au-delà de notre sens de la perception (dans un rêve, on n’a pas le sens de la perception – l’esprit ou l’inconscient créent des images à partir de l’intérieur, cependant que les sens se trouvent endormis) ; et troisièmement, il y a une manipulation autonome et souveraine de ces images.

Ce sont là les trois caractéristiques de ce que Jung appelle l’esprit, ou le dynamisme de l’inconscient. Il est spontanément actif, il crée librement des images au-delà des perceptions sensorielles, et, d’une manière autonome et souveraine, il manipule ces images. » (La psychologie de la divination – Albin Michel, Paris 1995, p.23)

Les sensations, les images qui en découlent et le mouvement qui les accompagnent sont au cœur de l’esprit du corps.

Mémoire et apprentissage

L’apprentissage permet de conserver des informations acquises, des ambiances émotionnelles et des impressions capables d’influencer les comportements et les attitudes à des fins d’efficience dans un milieu donné. Cette efficience, nous allons le voir, repose sur une conjugaison de facteurs très variés. L’articulation souple entre la conscience et les différentes autres instances de l’organisme. Cette pensée consciente dépend de manière significative de la perception que nous avons de notre corps et de nos viscères. Antonio Damasio a montré que les émotions nées de ces perceptions viscérales et stockées dans la mémoire – ici la mémoire de travail – permettent le marquage qualitatif de l’information et d’en hiérarchiser la valeur.

La mémoire de travail permet d’effectuer des traitements cognitifs sur les éléments qui y sont temporairement stockés. Elle serait donc plus largement impliquée dans des processus faisant appel à un raisonnement, comme lire, écrire ou calculer par exemple. Une tâche typique qui la met à contribution consiste à restituer, dans l’ordre inverse, une série d’items qui vient d’être énoncée.
La mémoire de travail serait constituée de plusieurs systèmes indépendants, ce qui impliquerait que nous ne sommes pas conscients de toute l’information qui y est stockée à un instant donné.

Toute création, toute décision et toute action reposent sur ce processus car le parfait équilibre de l’organisme en dépend – homéostasie. L’apprentissage est la principale activité du cerveau, laquelle vise à donner en permanence un sens dans le désordre en modifiant constamment sa structure pour mieux faire face aux expériences rencontrées. Il permet naturellement une sorte d’encodage des informations qui est une première étape essentielle des processus de mémorisation. La mémoire garantit la conservation des données autobiographiques, des connaissances acquises et la préservation des schèmes de comportements ou d’attitudes, selon les moments, selon les lieux. C’est là qu’une comparaison à l’informatique n’a plus cours, la mémoire repose sur des principes régulateurs vivants et autonomes qui dépendent des interactions avec ce que l’on nommera, pour l’instant, l’environnement. Dans son effort permanent pour maintenir un état d’équilibre, l’organisme fait face à un nombre prodigieux d’informations dont il doit sélectionner les plus pertinentes. On devine alors que les moindres perturbations de cet équilibre vont introduire un défaut de régulation qui ne sera pas immédiatement régulé et cela perturbera les capacités mémorielles. Parfois, notamment dans les cas de traumas graves et répétés, la régulation ne peut s’opérer qu’en aliénant la poche traumatique et en créant d’autres circuits régulateurs. Ce qui est probablement à l’origine de perturbations notables en cas de stress post-traumatique : flashback, dissociations, anesthésie émotionnelle, etc.

« Je reprends les hypothèses que les neurosciences nous proposent à propos de ces personnes dont l’expérience d’un trauma précoce a lésé leur capacité de conscience (their capacity to be ‘in mind’) et, avec elle, leur fonction d’intériorisation (reflective self-function), qui présentent des signes de dissociation et dont les défenses maintiennent l’expérience insupportable du trauma à l’écart, hors du champ de conscience. Qui se trouvent donc empêchés dans le maintien de l’équilibre global.

Je me réfère d’abord à la théorie de la dissociation (dissociationist theory) et ses développements, ensuite, tirer parti des enseignements apportés par les neurosciences sur les traumatismes précoces et leurs effets sur l’encodage et le recours à la mémoire. Enfin, s’agissant du processus de guérison je fonde l’hypothèse que l’intégration hémisphérique est la clé pour défaire la dissociation et qu’elle est le prélude à la consolidation de notre propre identité. » (Wilkinson, Margaret)

L’organisme est en relation permanente et incessante avec le monde extérieur et le monde intérieur. Les cinq sens sont mis à contribution par le processus de perception : couleurs, formes, saveurs, odeurs, température, lumière, etc. Ce sont donc les neurones de différentes zones du cerveau qui sont mis à contribution. L’objet perçu est mémorisé de la même façon, par la mobilisation des zones impliquées dans un premier temps dans le contact à l’objet. La conscience a alors accès au souvenir du dit objet. On comprend donc qu’il faut de nombreuses associations de neurones, donc de traces sensorielles pour qu’un souvenir approche la réalité.

Des informations partielles ou isolées rendront un souvenir plus imprécis car le réseau des neurones impliqués sera insuffisant. L’acquisition des connaissances repose donc sur la capacité à associer le plus d’informations sensorielles possibles. D’où l’importance de la concentration, phénomène bien connu des pédagogues. C’est ainsi que les informations acquises face à un phénomène ou objet nouveau s’associent aux informations sur les objets antérieurs. L’apprentissage repose sur cette accumulation progressive d’associations mémorielles donc sur les capacités du sujet à fiabiliser ces facultés. Les organes des sens et la capacité de la conscience à en intégrer les contenus sont des préalables.

On connaît les facteurs qui favorisent ou perturbent les intégrations mémorielles :

1) la vigilance, l’éveil, l’attention et la concentration.

Si l’attention favorise l’intégration mémorielle, son altération perturbe les performances mnésiques. L’effort conscient de répétition ou d’intégration, l’imitation, la répétition de l’information améliorent les capacités mnésiques.

 

2) l’intérêt, la force de la motivation, le besoin ou la nécessité. La force instinctive qui crée un besoin.

3) les valeurs affectives des objets environnants, l’humeur/ambiance émotionnelle intérieure et l’émotion du sujet.

L’intensité de l’impact émotionnel peut perturber le rapport à la mémoire. Mais cela dépend de l’implication du sujet. Si le sujet n’est pas impliqué, le souvenir peut être très clair et ramené à la conscience avec le contexte. On parle de flashbulb memorie. C’est la différence que l’on observe dans les récits de témoignages d’observateurs des attentats qui ont frappé la France en 2015. Alors que les victimes, suite à la sidération due au choc, auront plus de mal à rendre un souvenir cohérent. Un choc émotionnel libère différents neurotransmetteurs tels que la noradrénaline et une hormone, le cortisol. Ils permettent un traitement mnésique des événements qui facilite la protection de l’organisme contre la peur.

 

4) La mémorisation dépend des capteurs sensoriels donc de l’ensemble des éléments du contexte : lumière, sons, saveurs, odeurs, ambiances, disposition des lieux, emplacement de l’objet, etc. l’encodage mémoriel est global alors que la conscience se soucie plutôt d’un élément précis utile à un moment donné.

Les systèmes mnésiques sont contextuels. Pour retrouver un élément précis d’un moment passé, il est préférable de ramener à la mémoire le maximum d’éléments du contexte. On appelle « indices de rappel » ces éléments, parfois disparates qui permettent de ramener à la mémoire un fait précis dont la conscience a besoin. C’est par ces multiples associations que le souvenir s’amplifie pour donner accès à l’information utile.

Oubli et amnésie, relation avec les rêves

L’oubli total ou partiel fait partie intégrante des phénomènes de mémorisation. Il permet à l’organisme de se débarrasser d’une quantité importante des informations qui sont traitées en continu et qui sont évaluées comme étant inopérantes.

L’oubli est très différent de l’amnésie. Celle-ci peut survenir suite à un choc ou à des conditions répétées de souffrance ou de danger. L’amnésie peut être sélective et ne concerner que la zone du trauma. Contrairement à ce que disent certains cliniciens, la mémoire ne revient pas spontanément « avec le temps ». On peut observer, en effet, que la zone de temps concernée par le traumatisme peut, en se libérant, déverser toute la charge émotionnelle qu’elle aura bloquée. Ce qui veut dire qu’un traumatisme peut affecter plusieurs systèmes neuronaux et les zones du cerveau qui leur sont afférentes. L’oubli est un phénomène naturel auto contrôlé alors que l’amnésie résulte d’une entrave au processus d’harmonisation de l’organisme – homéostasie.

Un résonateur mémoriel : la peau et l’inscription au corps

La peau est l’organe qui constitue la première barrière de protection de l’organisme. Une lésion du corps déclenche simultanément différents types de réponse. Une réaction d’alerte qui inclut un réajustement postural de protection ou de fuite.

Une réponse du système nerveux végétatif impliquant l’activation de neuromédiateur, la sécrétion d’hormones telles que la noradrénaline, l’adrénaline, le cortisol.

Une réponse émotionnelle qui induit à son tour une chaîne comportementale plus élaborée, cris, plaintes, pleurs, etc. des gémissements, des plaintes, des cris ou des pleurs.

On constate également des réactions plus profondes, viscérales, cardiaques – vasoconstriction –, musculaires et posturales – blocage de la mobilité, crispation des muscles du visage. L’organisme humain est constitué de milliards de cellules hautement différenciées qui se répartissent en différents systèmes, sanguin, immunitaire, endocrinien, respiratoire, nerveux avec le cerveau, etc. La « gouvernance » (A. Damasio, p. 46) de cet organisme suppose une parfaite collaboration de ces différents systèmes et une articulation harmonieuse entre leur fonction première. Ce qui revient à dire que le phénomène singulier que nous appelons conscience n’est que partiellement agent dans l’immersion de l’organisme dans le monde. La fonction mémorielle dépend donc de chacun de ces systèmes et dans leur singularité. Le dualisme cartésien qui présentait un ordre commode entre la viande et l’esprit semble dépassé. (A. Damasio, L’erreur de Descartes)

Je t’ai dans la peau !…
Oui, mais quoi ?

En 1982 Robert Courbon nous initiait à un traitement de mésothérapie sur les cicatrices anciennes et récentes. L’étudiant qui servait de cobaye avait eu un grave accident de moto dont témoignait une très longue cicatrice sur la jambe. En général, il se forme autour d’une ligne cicatricielle une zone plus ou moins indurée qui est due à des adhérences entre les différentes couches de la peau – l’épiderme, derme, hypoderme. Les adhérences étaient nettement perceptibles à la palpation. (Passons sur les détails du traitement qui a pour but d’assouplir toute la zone cicatricielle et de permettre une meilleure irrigation des tissus. Le traitement a été mis au point en Allemagne.) Au cours du traitement, le patient s’est mis à hurler et s’est retrouvé très rapidement dans un grave état de choc. Rapidement pris en charge et rétabli, il nous a raconté qu’il venait de revivre tout l’accident en une fraction de seconde. Il avait senti « son cœur éclater ». J’ai été encore plus impressionné le lendemain quand il nous a raconté ses rêves de la nuit : l’accident, les secours, l’hôpital… Avant le traitement, cette zone était frappée d’amnésie. Il ne se souvenait que de l’instant précédent l’accident et du réveil sur son lit d’hôpital.

J’ai ensuite testé cette méthode sur plusieurs patients et sur moi-même, j’ai, chaque fois, vérifié la répétition de ce phénomène de libération de la mémoire bloquée par le traumatisme. On constate également que les souvenirs du trauma reviennent en parallèle à des rêves qui relatent ce moment.

… et j’en rêve !

Un phénomène identique survient chez des sujets qui subissent un stress intense. Ils évoquent volontiers la situation, mais ils rapportent aussi des rêves relatifs à cette situation. Ces rêves semblent même souvent retranscrire la réalité dans tous ses détails. On constate aussi qu’ils « oubliaient » rapidement les circonstances exactes de la situation de stress intense. Comme si l’amnésie permettait d’endurer à nouveau la situation – stress au travail, maltraitance d’adultes ou d’enfants, etc. tout en y demeurant. Or, on sait aussi que l’apparition d’une souffrance psychique est signalée par des rêves qui reviennent sur cette souffrance. Le rêve semble attirer l’attention de la conscience sur une situation qui devient dangereuse. Ce qui veut dire que le rêve, ne pouvant plus jouer son rôle de compensation, sonne l’alerte pour, sans doute, pousser le sujet à fuir la situation.

Sens et mémoireLes régions cérébrales utilisées pour se défendre d’un danger (et qui nous font sentir la peur et donc réagir au danger) sont alors mises en connexion.

Ces constatations peuvent nous conduire à créer des méthodes de diagnostic et des protocoles de soins pour les personnes victimes de traumatismes. Mieux, nous pouvons même en déduire des indices sur des conduites de guérison pour toutes ces personnes qui se sont trouvées confrontées à un moment de leur vie à de lourdes maltraitances.

Mémoire, sensation et conscience de soi

Une intéressante étude américaine nous éclaire sur le rôle de certaines sensations, celles qui concernent nos affects et émotions, les sensations intéroceptives. Selon Sahib S. Khalsa, ce n’est pas l’insula qui jouerait le premier rôle dans la perception de nos états physiologiques, ni qui serait à la base de nos émotions et affects. Les recherches de S. S. Khalsa et de ses collaborateurs semblent prouver que nous percevons nos états intérieurs par la peau, donc également, par les zones du cerveau associées au toucher. Ces neurologues supposent que nos facultés d’intéroception dépendraient des zones cutanées situées au niveau du cœur et du cortex somatosensoriel, lequel traite les informations captées par la peau.

Cela semble recouper les découvertes du Dr. Jarricot. Le Dr Jarricot a mis en évidence en 1971 des zones thoraco-abdominales appelées dermalgies qui sont des projections à la peau de l’appareil nerveux des viscères. (La Douleur articulaire, dermalgies, auriculothérapie, 1983 de Yves Mur et Henri Jarricot)
Jarricot

Chacune de ces projections a une forme définie correspondant à la zone d’épanouissement de l’élément vasculo-nerveux perforant. Ces projections se situent en des zones précises du thorax et de l’abdomen, toujours les mêmes pour un même viscère. Pour être plus explicite, on trouve des zones sur le ventre correspondant, par exemple, à l’estomac, au foie, au pancréas etc. En utilisant la technique du « palper-rouler » on sent ces dermalgies qui se caractérisent par une zone plus épaisse et plus adhérente. Selon l’état de santé du patient certaines dermalgies seront spontanément douloureuses et on aura du mal à décoller la peau (adhérence). Certains praticiens de l’homéopathie et en acupuncture traditionnelle se servent de l’appréciation qualitative de ces zones – plus ou moins épaisses et indurées, plus ou moins adhérentes – permettant ainsi une première évaluation de l’état du patient. Celle-ci complète les tests pour les uns – homéopathes – du palper des pouls radiaux – pour les acupuncteurs –, ce qui permettra d’apporter un jugement sur l’efficacité du traitement en reprenant les dermalgies à la fin de ce dernier. Si celui-ci a fonctionné, les zones dermalgiques seront moins indurées voir absentes, les tissus cutanés adhérents avant traitement seront devenus plus souples. On constate également que les états de conscience qui suivront seront associés à cette amélioration : afflux de souvenirs, d’émotions et de sentiments qui peuvent, éventuellement, ramener à la mémoire des faits oubliés.

Les neurosciences réinventent l’inconscient

L’apprentissage et la mémoire, tout comme la perception, échappent à la conscience par pans entiers. La plupart de nos souvenirs sont, à un moment donné, indisponibles pour la conscience, s’ils sont inconscients ils demeurent néanmoins quelque part dans l’organisme, prêts à surgir à l’appel d’un déclencheur judicieux.

La mise en évidence que la majorité de nos processus cognitifs sont en fait de nature inconsciente est considérée comme une véritable révolution qui met fin au règne du modèle classique de la conscience unique régnant sur un magma informe nommé inconscient. Cet inconscient là, de surcroît bien plus « intelligent » qu’on ne le croyait, ne cesse d’étonner par la diversité de ses processus : automatismes mentaux ou sensori-moteurs, connaissance ou même raisonnement implicite, traitement sémantique, etc.

Toutefois ces deux sous-systèmes, conscients et inconscients, ne suffisent pas à gérer à eux seuls la complexité du réel. Grandement sous-estimée par le modèle classique de la conscience, ils sont secondés par différents systèmes tels que les processus attentionnels, le système viscéral… L’organisation globale du mammifère humain s’avère bien plus complexe qu’il n’y paraissait au début du xxe siècle.

Conscience dynamique et imprégnation viscérale

Ce qui pouvait paraître chaotique dans une sorte d’inconscient magmatique revêt de nouvelles significations au fur et à mesure que notre exploration et nos connaissances du système nerveux avancent. Pour Walter-J. Freeman, un pionnier des neurosciences cognitives, le cerveau répond en permanence aux changements du monde. Il accorde une place centrale au corps de l’individu baignant dans son environnement. D’un chaos apparent du monde en perpétuel changement le cerveau – ici il s’agit d’un terme générique car, nous l’avons vu, c’est un ensemble de systèmes qui est mis en œuvre – sait créer un ordre sous-jacent permettant de construire sans cesse de nouvelles significations.

La conscience joue alors le rôle d’un opérateur qui module ces dynamiques cérébrales et les traduit dans une activité opérante sur le ‘réel’. Résidant nulle part et partout, elle reforme constamment ses propres contenus qui parviennent des différents systèmes neuraux et qui subissent les changements rapides et étendus que l’on attribue à la pensée humaine.

Cette pensée consciente et les décisions qui en découlent n’impliquent pas seulement des raisonnements abstraits. Pour Antonio Damasio, (Les bases neurales de émotions) on ne peut penser la conscience sans y inclure l’action permanente– monitoring – d’une boucle affective au sein de laquelle le cerveau et le corps se répondent continuellement (par le système nerveux végétatif, le système endocrinien, etc.). Et notre conscience puise, souvent à son insu, les informations, images, concepts et idées qui paraissent utiles à son dessein du moment.

Damasio défend l’idée que nos pensées conscientes dépendent substantiellement de nos perceptions viscérales. Pour lui, la conscience se construit à l’écoute du milieu somatique intérieur (notamment via l’insula), et ce monitoring a évolué parce qu’il nous permet d’utiliser ces états somatiques pour donner une valeur aux perceptions extérieures. D’où son concept de marqueur somatique qui décrit la façon dont les perceptions du monde extérieur – donc, captées par les organes de sens – interagissent avec les émotions du monde intérieur.

Un dernier concept qui étend encore plus largement le rôle du corps en totale interaction avec l’environnement dans la genèse des processus conscients est celui d’énaction. Développé par Francisco Varela et s’inscrivant dans le mouvement de la cognition incarnée, l’idée centrale de l’énaction est que les facultés cognitives se développent parce qu’un corps interagit en temps réel avec un environnement donné.

Dans cette perspective, la perception n’a rien de passif. Elle est le facteur déclencheur de la dynamique du système corps-cerveau qui produit des actions, des attitudes, des pensées, etc. dans sa situation locale du moment. C’est ainsi que Ernesto Varela présente le concept d’énaction. Selon ce chercheur, l’énaction, les sens permettent « d’énacter » des significations, c’est-à-dire de modifier notre environnement tout en étant constamment façonné par lui. (E. Varela, L’inscription corporelle de l’esprit : sciences cognitives et expérience humaine)

L’essence de la cognition et de la conscience n’est pas dans la création de représentations d’un monde – réalité physique objective – qui serait distinct et séparé de notre esprit – réalité psychique objective –, ni uniquement dans une organisation neurale particulière, mais dépend de l’ensemble des structures sensori-motrices d’un organisme et de ses capacités d’actions corporelles « couplées » à un environnement particulier.

La prise de décision ne précède pas la sélection des outils pour l’exécuter. C’est, à l’inverse, notre environnement qui nous suggère à tout moment les voies d’actions les plus pertinentes.

Une approche anthropologique : La cognition incarnée

Contrairement à l’approche computationnelle – cerveau semblable à un ordinateur –, l’approche dynamique introduit l’importance d’un travail avec les activités complexes de réseaux de neurones plutôt qu’avec des signes si opérationnels soient-ils, avec des états globaux du cerveau plutôt qu’avec du calcul et des règles. Telle est la conception de Walter J. Freeman qui s’inscrit dans un courant plus large, peu connu en France, qu’on appelle la « cognition incarnée ».

Francisco Varela a été l’un des grands promoteurs de cette conception dynamique du couple corps-esprit. Il récuse la séparation cartésienne classique entre la cognition humaine et son incarnation. Pour lui, et pour les nombreux chercheurs qui adhérent à ce courant, on ne peut pas comprendre la cognition, et donc la conscience, si on l’abstrait de l’organisme inséré dans un environnement particulier avec une configuration particulière.

Dans ces conditions « écologiquement situées » (on parle de « situated cognition ») toute perception entraîne une action et toute action entraîne une perception, comme on vient de le voir avec W.-J. Freeman. C’est donc une boucle perception-émotion-action qui est la logique fondatrice du système neuronal, celui, par suite, de l’humain en situation, à tout instant, en tous lieux. La cognition, la conscience, bref le monde intérieur d’un individu émerge avec ses actions, c’est un monde « énacté ». Le mouvement vient constamment enrichir la cognition parce que notre cerveau s’est construit de cette façon tout au long de la phylogenèse.

Les connaissances actuelles nous éloignent donc irrémédiablement du mode causal traditionnel du type « entrée-traitement-sortie » inspiré de l’informatique. La primauté de l’action et une finalité pour ces actions, des émotions et un corps baignant en permanence dans un environnement donné nous fournissent un cadre plus riche et plus complexe pour appréhender autrement la conscience humaine. C’est aussi l’ouverture à une approche plus globale à partir de laquelle on peut penser la présence humaine en constante interrelation avec des objets intérieurs – viscères – ou extérieurs – le monde alentour dans sa complexité.

D’une espèce à l’autre, l’image du monde que l’organisme produit est extrêmement différente, propre à chaque espèce. Ainsi, notre perception des couleurs est différente de celle des abeilles ou des chats. Chaque espèce possède un appareillage spécifique de cônes et de bâtonnets. Cela est vrai pour tout le système sensoriel : olfaction, audition, vision, toucher, goût. La biologie et l’éthologie nous ont habitués à penser que de nombreuses capacités sensorielles ne nous sont pas accessibles.

La nature aurait donc sa propre structure, son organisation et sa dynamique. Cela pose évidemment la question de la place de la conscience, problème dont les philosophes se sont déjà emparés, celui de la liberté, celui du libre arbitre… Cette révolution cosmogonique, nous la devons aux recherches actuelles en neurosciences mais d’autres disciplines y contribuent, l’éthologie, l’anthropologie et la génétique.

Des chimpanzés élevés uniquement parmi des humains et qui ont appris à communiquer par le langage des signes, ne se reconnaissent plus comme chimpanzés quand on leur présente des images ou des films de congénères sauvages. Le cerveau de chaque espèce présente à la conscience de l’espèce une forme de réalité qui lui est spécifique. Il en va de même pour l’espèce sapiens. Qu’advient-il alors de ces pans d’un monde que nos sens ne perçoivent pas – tout au moins que notre conscience ne perçoit pas ? Notre organisme crée, à l’instar de celui des autres animaux, une représentation du monde qui nous est spécifique. Nos systèmes de pensée, nos philosophie, voire notre mystique se fondent sur cette représentation du temps et de l’espace que nous prenons pour LA réalité, fragment pertinent, pour nous, qui s’inscrit dans la droite ligne du processus de l’évolution.
La psychologie évolutive aurait donc des développements à nous soumettre, différents de la psychologie classique. Le paradoxe de Max Velmans est proche d’une vérité universelle : l’univers a différentes vues de lui-même à travers mon regard, le vôtre, celui du pigeon, de l’abeille ou de la chauve-souris.

Quelques références

– Borsarello (Jean-François), Traité d’acupuncture, Masson éditeur, 2005
– Damasio (Antonio), L’autre moi-même, Odile Jacob, Paris 2012 ; Les bases neurales des émotions, in Hommes et Faits, http://hommes-et-faits.com/Dial/spip.php?article258
Scott Kelso (J. A.), Dynamic Patterns: The Self-Organization of Brain and Behavior, Bradford Book The MIT Press, 1995 – modèles dynamiques : L’auto-organisation du cerveau et du comportement.
Varela (Ernesto), L’inscription corporelle de l’esprit : sciences cognitives et expérience humaine, Seuil, Paris, 1996.
Velmans (Max), Understanding Consciousness, Routledge, 2009
Wilkinson (Margaret), « Journal of analytical psychology », Volume 50, Number 4, 2005, pp. 483-501(19) 483-501 – Blackwell Publishing

Ailleurs sur Internet :
Consulter le travail du Docteur Bernard Auriol – Toulouse
http://auriol.free.fr/yogathera/chakras/svadisthana/svadhishthana-III-2007-05-28.htm
Pour compléter l’approche complexe de la conscience humaine
<http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_12/a_12_p/a_12_p_con/a_12_p_con.html>

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