Deirdre Barrett et ses avancées sur les rêves

Traumas and dreams

Edited by Deirdre Barrett
Traduction du chapitre : Jasmine: Dreams in the psychotherapy of a rape Survivor, p. 148
Par Julie Sorin

Jasmine : Rêves d’une survivante de viol en psychothérapie, Karen Hagerman Muller

Quand il y avait une incertitude sur la traduction d’un concept ou d’une expression, plusieurs formules ont été proposées, parfois l’expression d’origine a été placée en incise.

Les troubles de stress post traumatiques étant souvent suivis d’autres formes de traumas, les cauchemars sont un symptôme quasiment universel du traumatisme du viol. (Burgess et Holmstorm, 1974)

Ces cauchemars rejouent parfois littéralement le traumatisme (bien qu’une observation attentive révèle toujours quelques modifications / déformations)

Fréquemment, la rêveuse se réveille terrifiée et ne se rappelle plus le contenu du rêve. Ces rêves sont particulièrement fréquents dans les premières semaines ou les premiers mois qui suivent le trauma mais ils peuvent également ressurgir des mois voire des années plus tard.

Les rêves de meurtres sont très communs et s’expliquent par le fait que de nombreuses survivantes ont eu peur pour leur vie. J’ai accompagné une centaine de survivantes de viol et pour la plupart, le traumatisme primaire était d’avoir frôlé la mort.

En comparaison, la violence sexuelle, bien que terrible, n’arrivait qu’en deuxième position.

Après une agression sexuelle, lorsque les mois deviennent des années, la représentation de l’agression et de ses ravages devient plus symbolique dans la psyché de la survivante. A mesure que l’évènement est intégré dans la vie de la rêveuse, la peur de l’agression sexuelle ou d’autres formes d’agression, ou même la simple menace d’agression est toujours présente dans les rêves mais n’en domine plus entièrement la toile de fond.

Différentes circonstances peuvent déclencher l’apparition de rêves de viol ou d’agression longtemps après les faits. Par exemple, à l’anniversaire de l’évènement ou bien à l’occasion de témoignages ou d’évènements extérieurs en lien avec l’agression sexuelle.

Des épreuves difficiles telles que la perte d’un emploi ou l’abandon par un petit ami peuvent également faire surgir des rêves de viol.

Une rêveuse, qui a collaboré à ce projet pendant un an a montré qu’un sévère auto-jugement/auto accusation (self critical thoughts) pouvait constituer un autre facteur déclencheur.

Un soir où elle se sentait particulièrement désespérée par ce qui lui arrivait, elle décida de tout laisser tomber. La nuit même, elle rêva qu’elle fut violée, ce qui démontra que l’abandon du projet équivalait dans sa psyché à une agression sexuelle.

Comment un événement aussi horrible qu’une agression sexuelle peut-il être intégré ?

Comment conserver une vision du monde optimiste où prendre en charge une autre vie que la sienne lorsqu’on a été victime d’un tel acte de violence misogyne ?

Durant mon expérience d’accompagnement thérapeutique de ces survivantes, j’ai observé plusieurs pistes/solutions à cette question d’intégration de l’agression sexuelle dans la vie de la rêveuse. J’ai vu beaucoup de situations d’échec de cette intégration. Par exemple, dans les cas de phobies ou de paranoïa, l’événement est intégré comme représentant un monde hostile, dangereux.

Parfois un évènement est refoulé ou divisé, et n’est donc pas vraiment intégré. Il est oublié ou nié afin de maintenir une vision du monde supportable. Dans cette situation, la mémoire a tendance à faire intrusion sous forme de cauchemars ou de symptômes isolés tels que des maux de tête, des images violentes ou des sensations physiques déconnectées du contexte qui pourrait fournir des clés de compréhension.

Dans ces mémoires fragmentées (in these piecemeal memories), c’est comme si la psyché avait découpé la mémoire en morceaux avec une émotion à un endroit, un souvenir corporel dans un autre et une image encore ailleurs. Ces extraits de mémoire morcelés et non reliés en apparence ont peu de sens en eux même mais ils représentent en réalité le trauma condensé et encapsulé et permettent d’éviter un affect insupportable.

Lorsque l’évènement est intégré comme une faute commise par la survivante, ce qui est assez courant, il en résulte une dépression.

Une autre intégration sous forme d’auto-accusation (self-blaming accusation) qui accompagne fréquemment une dépression se manifeste par le besoin de son corps et ses attributs sexuels avec des vêtements amples et peu seyants. Ce mécanisme de défense est souvent associé à une prise de poids, une autre façon d’envelopper et de camoufler son corps, parfois jusqu’à atteindre un état d’obésité morbide lié à de graves troubles alimentaires.

La survivante de viol dont nous allons examiner est une femme que j’ai décidé de nommer Jasmine.

Elle a connu des difficultés à intégrer son agression pour plusieurs raisons.

Elle a été négligée et agressée verbalement par une mère glaciale qui n’avait pas souhaité avoir d’enfants et se sentait prise au piège d’un mariage sans amour, et par un père qui laisser exploser des crises de rage imprévisibles.

Jasmine a fait l’objet de plusieurs viols : un viol collectif commis en groupe par des hommes inconnus lorsqu’elle avait vingt ans et un viol subit à trente-trois ans lors d’un rendez-vous amoureux, ce qui l’a amené à me consulter.

L’enlèvement et le viol collectif ont été brièvement pris en charge dans un centre d’accompagnement pour les victimes de violence sexuelle (rape crisis center).

Jasmine a tenté de déposer une plainte au commissariat mais elle n’a pas été prise au sérieux par les policiers, qui selon elle ne la croyaient pas. Cette expérience malheureuse, additionnée à l‘indifférence de sa famille lorsqu’elle était enfant, a conduit Jasmine à se sentir responsable de ce qui lui arrivait et à ne plus chercher de l’aide. Les violeurs l’avaient harcelé et menacé jusqu’à deux semaines après l’agression et cela avait cessé uniquement lorsqu’elle a déménagé.

Elle s’est remise des premiers viols très lentement et pas complètement. Devenue obèse et agoraphobe, elle vivait recluse. Elle réussit à travailler à temps partiel dans un magasin en tant que vendeuse et menait un mode de vie marginal. Elle craignait constamment que ses anciens bourreaux ne ressurgissent pour lui faire subir de nouvelles horreurs. Elle rêvait qu’ils étaient de retour pour la tuer et ses cauchemars étaient si réalistes qu’elle se demandait à son réveil s’ils n’étaient pas vraiment revenus. Il arriva qu’après l’un de ces rêves, elle fut persuadée qu’ils étaient dans la maison. Incapable de bouger, elle resta paralysée par la peur dans son lit pendant des heures. Elle était pétrifiée au point de ne pouvoir faire quoi que ce soit pour vérifier ses impressions ou appeler à l’aide.

Après cinq années passées dans cet état de désespoir, elle bénéficia d’un accompagnement au centre de soin et elle fut suivie par une infirmière spécialisée en psychiatrie pendant huit séances. A la suite de cette brève prise en charge, elle arriva à surmonter suffisamment sa peur pour sortir de son agoraphobie et perdre une partie de son surpoids.

Une autre difficulté dans l’intégration de ses viols était sa profession. Jasmine est chanteuse de Jazz. Elle ne chanta quasiment plus durant les cinq années qui suivirent les premiers viols. Les soins reçus au centre lui permirent de se produire de nouveau sur scène. C’était difficile mais elle arriva à chanter en solo dans des clubs et fit des tournées pendant environ trois ans.

Après le deuxième viol, à la période où nous entamions un travail thérapeutique, elle dû annuler deux propositions de tournée car elle n’était plus capable de monter sur scène et de chanter.

Porter une robe de soirée, se coiffer, se maquiller lui donnait l’impression de « n’attendre que ça ».

Chanter des ballades, et surtout des chansons d’amour, lui était impossible pour la même raison.

La musique qui était sa vie, sa joie et son havre de paix, lui était désormais inaccessible à cause des sentiments de culpabilité et de honte que l’agression avait engendrés.

Au début de la thérapie, elle fit un rêve montrant sa peur de la mort et la conviction qu’être attirante pouvait provoquer le viol.

Dans la première partie du rêve je suis seulement observatrice, absente, comme si je regardais un film. Je vois une femme être méthodiquement violée et pendue. Elle était belle et était vêtue d’une élégante robe de soirée. Je ressentais ses sentiments mais pas dans toute leur intensité.

Dans la seconde partie, il était prévu que je chante en concert mais je ne trouvais pas le lieu et aucune tenue ne me semblait appropriée. Tout me semblait trop dénudé. Quand enfin je trouvais le club, mon père était sur scène. Il n’y avait pas de place pour moi.

Comme de nombreuses victimes qui se sentent responsable de leur agression, Jasmine pris du poids et commença à porter des pantalons amples et des pulls à col roulé qui la camouflaient le plus possible. Une telle transformation s’accordait mal avec la vie d’une chanteuse de Jazz.

Lorsqu’elle fut violée la seconde fois, Jasmine fut incapable de travailler pendant plusieurs mois, puis trouva des petits boulots de vendeuse et dans la comptabilité. Sous la pression de quelques musiciens, elle chantait encore de temps en temps mais pas de façon continue et déclina plusieurs opportunités professionnelles, notamment une tournée au Japon et dans l’est des Etats-Unis.

Dans la vie de Jasmine, comme dans la vie de bien des artistes, le développement personnel ne peut guère se dissocier du développement artistique. Le travail artistique est essentiel pour le bien-être de personnes comme Jasmine, qui ont un puissant besoin créatif. Mais un travail artistique ne peut être entrepris que si l’estime de soi est suffisamment solide.

Le viol détruit la base de l’estime de soi car il brise l’intégrité physique : les frontières physiques du corps ont été violées, souvent avec la menace implicite ou explicite de mutiler ou de détruire le corps. Si une personne perd le contrôle sur son propre corps, le noyau de l’estime d’elle-même est endommagé, voire anéanti. Un aspect fondamental du rétablissement d’un viol est donc de reconstituer et de protéger les frontières du corps.

Durant la phase aigüe de rétablissement de son second viol, Jasmine faisait de nombreux rêves relatifs à ses premiers viols et combinait des éléments du premier groupe d’agresseurs à des éléments du dernier traumatisme.

Elle avait tendance à faire plus de rêves concernant le retour des premiers violeurs que concernant le viol le plus récent, ce qui confirme la théorie avancée par des spécialistes du trauma (tel que Siegal au chapitre 12) selon laquelle un trauma donné fait ressurgir les anciens traumas, surtout mais pas nécessairement, lorsque les traumas sont similaires. Le nouveau trauma crée une recrudescence de conflits latents en lien avec le trauma précédent et les contenus et conflits des deux traumas se confondent rapidement. Par conséquent la thérapie démarrée par Jasmine à la suite de son second viol a commencé par le récit des deux viols.

Le remarquable pouvoir de guérison lié au récit du secret maudit (unholy secret), de même que la capacité de ces secrets à générer des maladies, avait déjà été observé dans le progrès considérable du travail bref de Jasmine au centre de soins. Un conte de fées irlandais résume bien ce processus, non seulement dans la thérapie de Jasmine mais également dans la phase précoce d’accompagnement de toute survivante d’inceste ou de trauma qui garde le terrible secret du trauma.

Il était une fois un roi qui avait des oreilles de cheval. Par peur de perdre le trône si son aspect pas tout à fait humain venait à se savoir, il s’appliquait à les cacher soigneusement. La seule personne à qui il ne pouvait pas les dissimuler était son barbier. Aussi, à chaque fois qu’il se faisait raser, le barbier était exécuté. Quand cette solution ne fur plus tenable, le roi engagea un barbier permanent qui était tenu au secret. Un peu plus tard, le barbier tomba malade. Le guérisseur du village devina que la maladie était causée par un terrible secret et il lui suggéra d’aller se le confier à un saule dans la forêt. Le barbier suivit ce conseil et il fut guérit.

Peu après un des musiciens du roi chercha du bois pour fabriquer une harpe et par hasard, le bois du saule convint parfaitement à cette entreprise. Il le coupa et en fit une harpe. Quand il joua le soir au diner royal, un air sortit de la nouvelle harpe qui faisait : « le roi a des oreilles de cheval tralala, le roi a des oreilles de cheval ! »

Et comme le roi le craignait, il perdit le trône car le peuple ne voulait d’un roi qui n’était pas complètement humain.

Cette histoire illustre parfaitement la psychologie du secret. Le secret maudit a toujours à voir avec la part animale, primitive de quelqu’un (la rage primitive du violeur peut être relié aux oreilles de cheval du roi). Le roi dans les contes de fée représente la force dominante d’une culture (la règle / ruling aspect). Mais pour la survivante d’un viol, le roi est l’agresseur qui occupe une position d’autorité sur la vie de la femme en la violentant et en ayant un pouvoir sur sa vie pendant des mois voire des années plus tard.

Le poids du secret que le barbier porte seul le rend malade, et la maladie est guérie en confiant son secret à un arbre sans pour autant briser le vœu du silence. Cet acte permet l’intégration du secret dans le mouvement de la vie, qui n’est plus divisée. Il est ancré et contenu dans des racines profondes.

De la même façon eu début d’une thérapie pour une agression sexuelle, la thérapeute écoute comme un saule, contenant et apportant un ancrage à l’horreur et la terreur simplement en écoutant, ce qui permet de partager le fardeau.

Comme l’arbre, elle plie sans casser, c’est-à-dire qu’elle fait preuve d’empathie sans être submergée.

Je pense que cette forme d’écoute est une partie essentielle du processus de guérison car il y a toujours chez le patient le besoin de quelqu’un qui écoute sans jugement ce que personne d’autre n’a voulu écouter auparavant. En racontant cette douloureuse expérience sans que la thérapeute ne soit submergée, la patiente se sent elle-même moins submergée et sa souffrance est soulagée. Selon la gravité du trauma, cette phase initiale du soin peut parfois mais suffire. Cependant ce n’était pas le cas pour Jasmine qui souffrait de multiples traumas après une enfance difficile.

Le conte met également en lumière la façon dont le secret, presque de sa propre volonté, réussit à sortir. De tel secrets trouvent en effet leurs propres manières d’émerger, et les détenteurs essayent de cacher le forfait, afin de ne pas être reconnus coupable. Le roi coupable perd son pouvoir quasiment immédiatement lorsque sa vraie nature est mise à jour.

Cela se produit au sens propre et au sens figuré en cas de poursuite pour agression sexuelle, lorsque les révélations conduisent les criminels devant la justice. Dans le cas de Jasmine, le récit fait perdre aux agresseurs leur pouvoir symbolique dès lors qu’elle réalise qu’ils ne l’attendent pas à chaque coin de rue.

Après environ sept mois de travail thérapeutique, les cauchemars et la peur paralysante qui caractérisent la phase aiguë du processus de guérison du viol de Jasmine comment à diminuer et notre attention s’est alors tournée sur ses relations avec ses parents et sur son enfance.

Elle dû faire face au chômage et à son invalidité, ce qui était très éprouvant. Elle fut peu à peu prête à occuper des postes de vendeuses mais ses finances étaient toujours au plus bas. Elle se tourna vers ses parents qui lui avaient promis de l’aide mais ils se sont rétractés. Alors que son père lui annonça très légèrement que finalement il ne pouvait pas l’aider, il glissa dans la discussion qu’il était en train de s’acheter une nouvelle bague en diamant.

A juste titre, Jasmine eut l’impression qu’elle recevait une gifle en plein visage.

Rapidement après cette conversation avec son père, elle eut le rêve suivant :

 « Je jouais au monopoly avec papa. J’avais la totalité de l’argent et des propriétés ». Je les mis sur la table. Il prit le tout et le garda pour lui.

J’allai dans la cuisine. Je heurtai la porte du micro-onde qui était resté ouverte, ce qui me brûla et je m’écroulai sur le sol.

Je hurlai « Papa ! Papa ! ». Il ne vint pas. Je restai allongé dans le froid, sur le sol. »

Dans la première partie du rêve, Jasmine gagne au Monopoly. Comme le Monopoly est plutôt un jeu de chance, nécessitant des stratégies très simples, on pourrait en déduire que la vie a donné un meilleur jeu à Jasmine qu’à son père. Cela fait référence sans doute à sa jalousie pour son talent musical. Bien qu’il ait été musicien lui-même, le père de Jasmine ne s’est presque jamais déplacé à ses concerts, même au collège et au lycée. Il ne l’a jamais encouragé d’aucune façon. Sa seule remarque après avoir écouté un de ses concerts a été « Et bien, tu n’es pas Ella Fitzgerald non plus ! »

Or un article de presse que Jasmine avait récemment envoyé à son père l’avait surnommé « la jeune Ella Fitzgerald ». Il était de toute évidence si effrayé par son talent que non seulement il ne l’encourageait pas, mais il l’a sabotait. Pour ce faire, il la priva de toute ressources, et ne vint pas à son secours quand elle fut brulée dans l’accident. La brûlure du micro-onde semble faire référence au viol. Dans un autre rêve, à peu près à la même période, son père l’empêcha de monter sur scène car il voulait être seul sous les feux de la rampe.

Le rêve montra combien Jasmine avait été dévastée par l’attitude de ses parents – en effet, elle est comme morte à la fin.

Un autre rêve dans la même nuit :

J’étais avec ma famille. J’avais un problème de vue. Ma mère m’amena chez un médecin qui vous ressemblait. Aucun problème ne fut détecté pourtant j’étais aveugle. Mes yeux étaient blancs. Vous y avez mis des gouttes, puis les avez rincé et encore rincé. Et alors je pu voir de nouveau.

Puis je me retrouvais dans un train à regarder des films pornos. Le train montait, descendait.

A la fin j’étais toute seule entourée de chats.

Le rêve montre que Jasmine commence à porter un regard réaliste sur sa famille.

Aussi déplorable que soit l’attitude de ses parents à son égard, en la laissant tomber, elle se refusait à y reconnaître un trait caractéristique de leurs relations. Ils faisaient des promesses qu’ils ne tenaient pas. En fait, elle avait toujours davantage pris soin d’eux que ses parents avaient pris soin d’elle. Elle ne voulait pas se confronter à cette douloureuse réalité mais ne voulait pas rester aveugle non plus.

Me parler en thérapie éclaircissait donc sa vision. La thérapie prend souvent la forme d’un déplacement chez le docteur, parfois avec des images d’hospitalisation ou de chirurgie, surtout lorsque les personnes entreprennent les premières évaluations comme le fait Jasmine.

La seconde partie du rêve parle d’autres difficultés qui appartiennent à son parcours de vie. Elle est dans un train, un moyen de transport en commun qui suggère qu’elle n’est pas encore sur son chemin individuel, ce qui serait représenté comme un véhicule qu’elle conduirait ou un voyage à pied. Cela peut également se voir dans le rêve précédent par son action de donner tout son argent et ses propriétés à son père, ou l’autorisant à les prendre.

Elle gâche constamment sa puissance, son énergie et ses ressources. Elle n’est pas encore capable de prendre des responsabilités concernant sa propre vie et préfère être secourue plutôt que de trouver des solutions à ses problèmes elle-même.

Les films porno suggèrent le viol qu’elle a subi, la pornographie représentant une version crue de la sexualité, basée sur l’exploitation.

A la fin, elle se retrouve seule avec plusieurs chats. Les chats, qui sont des animaux autonomes et indépendants, représentent généralement le narcissisme instinctif indemne de toute imprégnation culturelle de la rêveuse. S’occuper de chats est bon signe pour Jasmine à cette étape car nourrir ce narcissisme naissant est essentiel pour la réparation de l’estime d’elle-même et cela lui donnera suffisamment de force pour reprendre sa vie en main. Se concentrer sur elle, ses besoins, ses centres d’intérêt, ses envies, ses objectifs et ses limites est nécessaire pour contrebalancer les dégâts causés par l’agression sexuelle sur l’estime d’elle-même.

Le fait que sa relation avec ses parents fait obstacle à ce processus est clairement mise en évidence par leur accord initial à l’aider financièrement, suivi par leur refus désinvolte. Jasmine a sagement réduit la fréquence de ses échanges avec eux et commença à compter sur le soutien de ses amis. Par chance ses amis étaient particulièrement positifs et attentionnés, et un changement radical s’est opéré dans son humeur, son estime d’elle-même, et même sa clarté de pensée en à peine un mois.

Après six mois de contacts restreints avec ses parents, elle rapporta le rêve suivant :

Je rendais visite à des gens dans un ferme éloignée. Je découvris qu’une petite fille avait été abusée sexuellement. Je lui portai secours, et décida que je devais prendre soin de moi. Alors que nous étions en train de partir, je trouvai un magnifique bijou dans ses cheveux. Nous savions toutes les deux qu’il était à moi.

Ce rêve confirme le besoin pour Jasmine de prendre de la distance avec sa famille. Même dans le rêve, on observe qu’elle a conscience d’être également la petite fille. L’abus de la fillette semble faire allusion à la fois aux viols et leurs dommages sur son enfant intérieur (la partie vulnérable et le potentiel) et l’abus subit lorsqu’elle était enfant.

Ce rêve fait surgir une question à laquelle nous sommes incapable de répondre : est-ce que Jasmine a été sexuellement agressée dans les faits lorsqu’elle était enfant ?

Elle a peu de souvenirs, mais dans ses rêves émergent souvent d’une enfant sexuellement agressée, généralement par le père.

Cela peut résulter des anciens traumas entremêlés ou bien cela peut être une réalité au sens propre / littéral.

Les rêves ne peuvent jamais confirmer ou nier ce qui a pu se passer réellement mais ils suggèrent que des sentiments pendant l’enfance de Jasmine sont similaires aux sentiments éprouvés à la suite des viols.

John Bradshaw, dans Creative Love (1992) parle de l’abus sexuel symbolique qui peut surgir lorsque l’enfant est plus proche d’un ou des deux parents, que les parents ne sont proches entre eux. L’enfant devient un substitut d’époux pour l’un des deux parents. L’abus a lieu lorsque l’enfant doit placer ses besoins en second par rapport à ceux de ses parents, et qu’il doit grandir plus vite que de mesure.

C’était exactement le cas de Jasmine. Il y a même eu une période où ses parents ne se sont pas parlé pendant des mois, l’utilisant comme intermédiaire.

Elle sentit que le rêve lui montrait qu’elle s’était portée au secours de son jeune soi, ce qui la protégeait contre les futurs abus potentiels. Elle associa la pierre précieuse à sa valeur intérieure et son talent musical. Les bijoux sont également l’essence de la féminité, dans leur beauté et leurs liens à la terre (their earthy origin), de même que son expression artistique.

Le rêve montre également qu’elle commence à s’éloigner de l’auto-accusation, en révélant l’innocence de l’enfant et la reconnaissance du bijou de la féminité, reconnu comme précieux.

Jasmine sait que le bijou est à elle bien qu’il semble venir de l’extérieur. A cause des viols et des messages de sa famille durant son enfance, il lui a toujours été difficile de s’approprier sa valeur intrinsèque, sa féminité, et son talent musical. Aussi le message du rêve semble signifier que toutes ces qualités lui appartiennent en propre et viennent de son enfant intérieur qu’elle a le devoir de sauver, nourrir et protéger.

Le rêve suivant a été rapporté 4 ans plus tard. Durant ces années elle a suivi sa thérapie de façon continue, à l’exception de brèves coupures d’un à trois mois lorsque sa profession l’exigeait. Une autre coupure de trois mois fut causée par mon congé maternité.

Elle subvenait à ses besoins avec son emploi de vendeuse et en chantant occasionnellement.

Elle eut deux relations avec des hommes, dont un alcoolique invétéré, qu’elle épousa et dont elle divorça peu de temps après.

Les six mois qui ont précédé, elle avait décidé de s’assumer en tant que chanteuse professionnelle, et non plus un hobby comme elle avait tendance à le faire auparavant.

Elle fit alors le rêve suivant :

J’étais dans un club plein de spectateurs. Le groupe jouait une chanson que je devais chanter. Je les ai rejoints et j’ai chanté la chanson. Il n’y eu aucun applaudissement, mais je savais que c’était bien. Le groupe fit une pause. Je me suis mise à la table d’une famille qui venait de la campagne. C’était l’anniversaire de leur fille, Ella. Elle était obèse, les cheveux longs et gris dans des vêtements larges et sans maquillage. Ils m’avaient invité à se joindre à eux car ils trouvaient que l’on se ressemblait beaucoup. Moi, je ne trouvais pas.

Je suis allée à la salle de bain. Il y avait deux WC sans cloisons entre les deux. J’étais trop gênée pour les utiliser. Je vis un carnet d’adresse par terre. Il ressemblait au mien mais je ne l’ai pas pris. J’essayai de me mettre du rouge à lèvres mais il ne laissait aucune trace puis il se cassa.

Une jeune femme blonde arriva et me demanda qui j’étais. Je lui répondis que j’étais la chanteuse. Elle dit que je ne devais vraiment pas être connue car sinon elle l’aurait entendu parler de moi.

Je retournai à la table de la famille. Je me dis « je dois retourner sur scène, la pause doit être terminé ». Je vis deux hommes qui ressemblaient à ceux qui m’avaient kidnappé et violé. J’ai cru qu’ils voulaient recommencer. Ils m’ont interpelé à la façon des ouvriers de chantier « aller viens par ici chérie ! »

Je continuai de marcher et ne me sentais pas trop mal. J’enlevai mes hauts talons et marchai aussi vite que je pus.

Le rêve montre combien les conflits de l’enfance s’entremêlent avec les images liées au viol.

Au début du rêve, elle chante sur scène. Sa problématique latente quant à son activité de chanteuse est mise en lumière puisqu’elle arrive sur scène en retard, alors que le groupe est déjà en train de jouer. Elle est également en retard car elle n’a fait que peu de concerts ces dernières années.

Souvent dans ses rêves, quelqu’un ou quelque chose l’empêche de se produire sur scène. Dans un rêve, ça a été son père. Dans d’autres rêves, elle chante et elle est interrompue par un homme dans le public. C’est déjà une petite amélioration qu’elle soit capable de chanter sans se sentir trop déstabilisée, même si elle ne reçoit aucun retour du public.

Après son passage sur scène elle retrouve la famille venant de la campagne qui célèbre l’anniversaire de leur fille Ella, qui est grincheuse et mal fagotée. J’ai indiqué peu avant la comparaison entre Ella Fitzgerald et Jasmine. La « Ella de la campagne » semble correspondre aux peurs de Jasmine concernant son apparence, ce à quoi elle ressemble selon cette famille et plus important, ses peurs sur sa véritable apparence.

En une année de travail avec moi, elle a perdu environ 40 pounds et a maintient une allure svelte depuis.

Même si elle est capable de rejeter la comparaison faite par la famille entre elle et Ella, les éléments du rêve montrent cependant qu’il lui est toujours difficile de se percevoir comme une chanteuse séduisante. Au fond d’elle-même demeure la peur d’être grosse, vieille et repoussante.

Dans la partie suivante du rêve, elle est incapable d’utiliser la salle de bain car elle est trop exposée. Utiliser les toilettes renvoie en général à un nécessaire processus d’évacuation d’éléments de l’ombre et des émotions négatives, en particulier la colère.

Il est possible que son déni d’émotions concernant l’absence d’applaudissements du public et la ressemblance que la famille lui trouve avec leur fille Ella, obèse et repoussante, empêche Jasmine de se débarrasser de ses sentiments négatifs, sa douleur et sa colère.

Ces émotions doivent être prises en charge pour empêcher l’ombre de devenir trop puissante. La dégradation qui s’opère à la fin du rêve montre qu’en effet, l’ombre a pris le dessus. Elle ne ramasse pas le carnet d’adresses qui est probablement le sien, ce qui signifie qu’elle n’arrive pas à activer ses contacts pour aider sa carrière. Elle ne peut pas mettre du rouge à lèvres, suggérant qu’elle se sent probablement moche et est incapable de maintenir sa persona, l’image qu’elle veut incarner en public.

Une jeune femme lui dit qu’elle n’est pas connue, c’est à dire insignifiante, se rapprochant de l’idée de femme repoussante qu’elle se fait d’elle même.

Cet ensemble d’éléments la conduit à être de nouveau menacée d’enlèvement et de viol.

Cette menace semble être une variable intérieure. Jasmine a en effet récemment pris la décision de poursuivre le chant, mais n’a pas encore l’estime d’elle-même suffisamment solide pour se reconnaître en tant que chanteuse professionnelle. Une alternative pour elle est de se voir en campagnarde mal fagotée ou en vulgaire bimbo.

Comme elle vient juste de chanter et qu’elle refuse de se voir en fille mal fagotée, l’alternative peut être de sentir comme « se mettant à disposition et n’attendre que ça » lorsqu’elle s’habille comme une chanteuse de club. Elle s’échappe des remarques graveleuses, ce qui est une nette amélioration si l’on considère les rêves violents de viol et de meurtre qu’elle pouvait faire quelques années auparavant.

Le dernier rêve de cette série est très récent. Il reprend l’image de la pierre précieuse du premier rêve et a une atmosphère de conte de fée.

Une fille et un garçon vivent dans une petite communauté fermée. Ils sont amoureux et ils veulent partir car il y a un climat hostile dans cette ville. Ils se sont rencontrés dans un restaurant où elle travaillait en tant que serveuse. Ils prennent la fuite vers les montagnes et finalement, vers une autre ville. Alors qu’ils flânaient dans un magasin de vêtements, un couple fixa les cheveux de la jeune fille car deux péridots s’y trouvaient. Quand le garçon les vit, il se mit en colère et s’en alla. Elle le suivit jusque dans la petite ville d’où ils étaient partis.

Il est fâché car il croit qu’elle l’a utilisé pour cacher (smuggle) faire passer en douce ses pierres précieuses. Bien que ces bijoux soient communs ici, il est défendu de les sortir de la communauté et ils risquent la peine de mort. Or Elle les a pris sans avoir connaissance de cette loi. Il sortit de la ville de nouveau, repris la route des montagnes et elle le suivit, en ayant conscience cette fois que sa vie était en danger.

Comme dans la vie réelle, cette histoire n’a pas de fin. Des éléments importants restent flous. Est-ce que la jeune fille va arriver à convaincre le garçon de lui faire confiance de nouveau ? Elle garde les pierres précieuses, bien qu’elle sache que cela est interdit. Les nombreux bijoux qui apparaissent dans les rêves de Jasmine posent souvent la question de leur propriété. Ici, la jeune fille les emporte alors qu’ils ne sont pas à elle. Dans un autre rêve de bijou, elle doit veiller aux affaires de sa grand-mère avec l’interdiction formelle de les toucher et de les utiliser. Un autre rêve montre sa grand-mère qui lui donne ses bijoux, suggérant une autorisation à la féminité de la part d’une grand-mère qu’elle ne connaissait pas. Dans encore un autre rêve, une fille porte des bijoux dans ses cheveux. Jasmine croit que cette fille lui a volé ses bijoux alors que ce sont bien les siens.

Est-ce que les bijoux sont considérés comme volés à cause de la chute, ruine (downfall) de Jasmine ? En d’autres termes est ce que la ruine de Jasmine correspond à son incapacité à reconnaître sa réelle valeur : son essence précieuse, sa beauté, sa féminité, et son talent musical ?

Même si le rêve montre que son potentiel reste intact, Jasmine connaît une phase de déprime car son problème d’estime d’elle-même est toujours présent. Comme les pierres précieuses sont acheminés sur le corps par la terre mère, on peut supposer que la racine du problème de Jasmine se situe dans ses relations avec sa mère. La mère glaciale qui passait son temps à dire qu’elle regrettait avoir eu des enfants signifiait que Jasmine n’avait aucune valeur et qu’elle ne pouvait s’enfuir vivante de cette famille repliée sur elle-même.

Dans un rêve, Jasmine est une enfant et sa mère lui hurle dessus qu’elle ne vaut rien, que sa vie n’a aucun sens et qu’elle est une ratée. Le seul rôle qu’elle peut endosser est celui de servante au service de ses parents, et toute tentative d’évasion sera passible de la peine de mort.

Alors qu’on a enlevé une à une les pellicules laissées par les multiples agressions, je pense que nous arrivons à présent à une couche dynamiquement similaire aux couches extérieures, et qui fait référence à sa personnalité prémorbide. Pour Jasmine, le rejet de sa mère, les souffrances causées par l’abus de son père, de ses agresseurs et de son mari lui semblent être son lot.

Elle est seulement capable d’apercevoir de temps en temps le bijou qu’elle est réellement et le garde caché. Et même lorsqu’elle le voit, elle n’est pas sure qu’il lui appartienne. Je l’ai entendu maintes et maintes fois m’expliquer à quel point c’était difficile pour elle de chanter. Alors que lorsqu’elle chante elle à chaque fois ovationnée par le public et les musiciens. Elle remarque ces ovations mais n’y accorde pas de crédit. Le bijou semble alors appartenir à quelqu’un d’autre, puisqu’elle ne peut imaginer qu’il soit le sien.

Le rêve semble annoncer qu’elle a décidé de garder les bijoux et d’abandonner la famille qui l’a si mal traitée. Mais tant qu’elle ne sera pas convaincue que les bijoux sont les siens, survivre sera un combat, car elle est la seule à pouvoir permettre aux bijoux de briller comme ils le doivent.

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